Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, Lettre 17

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[…]

On m’a fait voir un spectacle totalement opposé au premier. Celui-là cruel, effrayant, révolte la raison, et humilie l’humanité. Celui-ci amusant, agréable, imite la nature, et fait honneur au bon sens. Il est composé d’un bien plus grand nombre d’hommes et de femmes que le premier. On y représente aussi quelques actions de la vie humaine ; mais soit que l’on exprime la peine ou le plaisir, la joie ou la tristesse, c’est toujours par des chants et des danses.

Il faut, mon cher Aza, que l’intelligence des sons soit universelle, car il ne m’a pas été plus difficile de m’affecter des différentes passions que l’on a représentées, que si elles eussent été exprimées dans notre langue, et cela me paraît bien naturel.

Le langage humain est sans doute de l’invention des hommes, puisqu’il diffère suivant les différentes nations. La nature plus puissante et plus attentive aux besoins et aux plaisirs de ses créatures leur a donné des moyens généraux de les exprimer, qui sont fort bien imités par les chants que j’ai entendus.

S’il est vrai que des sons aigus expriment mieux le besoin de secours dans une crainte violente ou dans une douleur vive, que des paroles entendues dans une partie du monde, et qui n’ont aucune signification dans l’autre, il n’est pas moins certain que de tendres gémissements frappent nos cœurs d’une compassion bien plus efficace que des mots dont l’arrangement bizarre fait souvent un effet contraire.

Les sons vifs et légers ne portent-ils pas inévitablement dans notre âme le plaisir gay, que le récit d’une histoire divertissante, ou une plaisanterie adroite n’y fait jamais naître qu’imparfaitement ?

Est-il dans aucune langue des expressions qui puissent communiquer le plaisir ingénu avec autant de succès que font les jeux naïfs des animaux ? Il semble que les danses veulent les imiter, du moins inspirent-elles à peu près le même sentiment.

Enfin, mon cher Aza, dans ce spectacle tout est conforme à la nature et à l’humanité. Eh ! quel bien peut-on faire aux hommes, qui égale celui de leur inspirer de la joie ?

J’en ressentis moi-même et j’en emportais presque malgré moi, quand elle fut troublée par un accident qui arriva à Céline.

En sortant, nous nous étions un peu écartées de la foule, et nous nous soutenions l’une et l’autre de crainte de tomber. Déterville était quelques pas devant nous avec sa belle-sœur qu’il conduisait, lorsqu’un jeune Sauvage d’une figure aimable aborda Céline, lui dit quelques mots fort bas, lui laissa un morceau de papier qu’à peine elle eut la force de recevoir, et s’éloigna.

Céline, qui s’était effrayée à son abord jusqu’à me faire partager le tremblement qui la saisit, tourna la tête languissamment vers lui lorsqu’il nous quitta. Elle me parut si faible, que la croyant attaquée d’un mal subit, j’allais appeler Déterville pour la secourir ; mais elle m’arrêta et m’imposa silence en me mettant un de ses doigts sur la bouche ; j’aimai mieux garder mon inquiétude, que de lui désobéir.

Le même soir quand le frère et la sœur se furent rendus dans ma chambre, Céline montra au Cacique le papier qu’elle avait reçu ; sur le peu que je devinai de leur entretien, j’aurais pensé qu’elle aimait le jeune homme qui le lui avait donné, s’il était possible que l’on s’effrayât de la présence de ce qu’on aime. […]

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